Le style soutenu : Une résistance au tumulte de l'instant
- Le Paillenqueue

- il y a 2 jours
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À peine levés, à peine sortis du lit, nos yeux se rivent déjà sur l’écran de nos smartphones. Combien de notifications ont surgi durant la nuit ? Combien de messages survolons-nous désormais en moins de cinq minutes ?
Aujourd’hui, l’écrit est devenu un flux, un courant de nouvelles, bonnes ou mauvaises, qui lavent à grande eau nos cerveaux à peine éveillés et qui n’infèrent même plus le sens de ce qu’on nous dit brièvement, en moins de deux mots. Seul le clic rapide de notre pouce semble nous satisfaire, semble satisfaire notre destinataire. Pourtant, jamais nous n’avons autant écrit. Paradoxalement, jamais nous n’avons autant simplifié notre langue. Même si l'efficacité du raccourci — lexical ou visuel — est redoutable, est-ce une excuse pour délaisser le style soutenu, qui passerait pour une coquetterie du passé ?
Et pourtant, Dieu sait combien j’en ai usé, de ce coup de pouce à la va-vite, pour répondre à mon destinataire du matin. Le pouce levé tout vert, le pouce allongé tout jaune ou encore le pouce baissé tout rouge. Cela semble si facile ! Oui, et surtout très expéditif. Le message est on ne peut plus clair : « Je n’ai pas le temps de te répondre ». Tout cela résumé dans une simple icône.
Mais si nous utilisons tous le même pictogramme, que veut-il dire véritablement ? Si avec un seul clic nous sommes capables d’exprimer une multitude de sentiments, que reste-t-il de notre singularité ? L'émoji serait donc notre nouvelle syntaxe : une syntaxe atrophiée, un simulacre visuel coloré. Ne risquons-nous pas de perdre la capacité de nommer avec précision ce que nous ressentons, à force de déléguer nos émotions à des graphismes virtuels ?
Pourquoi délaisser la phrase travaillée, celle qui, par la rigueur de ses règles, nous impose son propre rythme ? Elle est pourtant une invitation à la respiration, un appel à la réflexion. Elle nous enjoint de poser le temps : celui de vivre, enfin, et d'apprécier la musicalité d'un verbe empli de tendresse, de colère ou d'effroi. Car derrière la structure, il y a la vie ; derrière chaque mot choisi avec soin, il y a ce battement de cœur qui s'accélère, cette émotion pure que seul le déploiement du langage peut véritablement libérer.
Car le mot — le mot simple, le mot juste — possède cette vertu de nous habiter. Nous l’emportons avec nous, nous le portons en nous tout au long du jour, telle une boussole intérieure. Il ne sera pas oublié, car il s'est gravé dans notre esprit. À l'inverse, l'émoticône, dans sa vacuité silencieuse, s'évapore aussi vite qu'elle est apparue. Elle emporte avec elle, vers l'oubli des corbeilles numériques, le message de notre destinataire.
Choisir le style soutenu, c'est donc décider de ce qui mérite de survivre au tumulte de l'instant.
