Le prolepse : un sacrilège
- Le Paillenqueue

- il y a 2 jours
- 2 min de lecture
À l'ère du spoiler érigé en sacrilège culturel, notre époque cultive une obsession presque névrotique pour l’effet de surprise. Malheur à celui qui évente le dénouement d’une série ou le déceptif twist final d’un thriller à la mode. Nous sommes devenus les esclaves du suspense immédiat, des consommateurs d'intrigues suspendus à un dénouement, frissonnant à l'idée que l'on puisse nous « vendre la mèche ».
Pourtant, à regarder de près l’histoire de la sémantique narrative, la grande littérature n’a que faire de cette pudeur de gazelle. Bien au contraire : elle s’est toujours délectée d’un procédé d'une audace folle : la prolepse. Du grec prolepsis (« anticipation »), elle consiste à projeter le lecteur en avant, à lui narrer par avance un événement qui ne s'est pas encore produit.

Lorsqu'un romancier sabote délibérément le suspense de son intrigue, il opère une bascule psychologique majeure. En évacuant la question triviale du « Que va-t-il se passer ? », il aiguise notre attention sur une interrogation infiniment plus féconde : « Comment en est-on arrivé là ? ». L’annonce du dénouement ne tue pas la tension narrative ; elle la déplace. Elle transmute la curiosité superficielle en une fascination quasi hypnotique.
Qu'elle prenne la forme d'un couperet clinique chez Gabriel García Márquez – gravant la mort de Santiago Nasar dès l'incipit –, d'un horizon mémoriel et impressionniste chez Marcel Proust, ou d'une mécanique théâtrale implacable dans l'un des prologues de Jean Anouilh, la prolepse réintroduit dans la prose la dimension tragique du fatum antique. Les dés sont jetés, la fin est scellée. Le lecteur, doté d'une prescience que les personnages n'ont pas, se retrouve investi d'une posture de démiurge : c’est le principe même de l’ironie dramatique. Chaque décision insignifiante prend alors le poids d'un pas de plus vers l'abîme.
En fin de compte, la prolepse nous rappelle une vérité essentielle sur notre rapport à la fiction : nous n'aimons pas les histoires pour l'illusion de leur fin, mais pour la vérité de leur trajectoire. Savoir que le héros va échouer, mourir ou sombrer n'enlève rien à la beauté de sa lutte ; cela lui confère une dignité souveraine.
La prochaine fois qu'un auteur vous dévoilera d'emblée les clés du dernier chapitre, ne criez pas au blasphème. Installez-vous confortablement. Vous n'êtes plus un simple consommateur d'intrigue ; vous êtes devenu le spectateur lucide d'une nécessité. Et c'est là que la grande littérature commence.



